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Explorer la frontière climatique : pour une prise en compte des changements climatiques dans l’évaluation des risques financiers

Par Richard Chevalier, FICA, Maxime L. Delisle, FICA et Vincent Carrier-Côté, AICA

Il ne fait aucun doute que les actuaires sont conscients des risques que posent les changements climatiques. Après tout, ceux-ci figurent en tête de la liste des risques émergents (en anglais) depuis de nombreuses années. Il ne faut donc pas s’étonner que les changements climatiques aient également attiré l’attention du grand public et des organismes de réglementation. De fait, on s’attend de plus en plus à ce que les actuaires et d’autres professionnels et professionnelles tiennent compte des changements climatiques dans leurs travaux.

Bien sûr, cela est plus facile à dire qu’à faire. Les effets des changements climatiques ont une portée considérable et sont entourés d’un voile d’incertitude et il demeure difficile d’en tenir compte dans la pratique actuarielle de tous les jours. Mais comme le dit le dicton : « Il n’y a qu’une seule façon de manger un éléphant : une bouchée à la fois ». C’est dans cet esprit que la Commission de pratique en matière de changements climatiques et de viabilité a le plaisir de publier cette série d’articles consacrés à la prise en compte des changements climatiques dans les travaux actuariels et à la recherche sur les changements climatiques. Cette série a pour objectif :

  • de communiquer les résultats des recherches sur le climat qui pourraient être directement ou indirectement utiles à la pratique actuarielle;
  • d’échanger des idées et de poser des questions intéressantes afin de susciter la réflexion et la discussion au sein de la communauté des actuaires.

Introduction

Avec la publication du document du Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) « Exercice normalisé d’analyse de scénarios climatiques — Version à l’étude pour consultation » (ENASC), en octobre 2023, et de sa ligne directrice B-15 « Gestion des risques climatiques » plus tôt cette année-là, on voit que les scénarios climatiques intéressent de plus en plus les institutions financières fédérales.

Bien que la réponse à ces nouvelles exigences réglementaires exige une collaboration multidisciplinaire, les actuaires joueront probablement un rôle important auprès de nombreuses institutions, notamment dans l’évaluation de l’incidence financière des risques physiques sur les passifs d’assurance. Étant donné le nombre considérable d’ouvrages traitant de ce sujet complexe en constante évolution, nous avons décidé, pour cet article inaugural, de mettre en lumière les documents de la page des ressources en matière de changements climatiques de l’ICA qui seront les plus utiles aux actuaires canadiens qui se lancent dans cette aventure. Nous encourageons la lecture des trois articles ci-après, car ils fournissent les concepts fondamentaux qui sous-tendent les scénarios climatiques.

1. « Introduction to Climate-Related Scenarios » (en anglais) par l’Association Actuarielle Internationale (AAI)

En septembre 2020, l’AAI a amorcé la publication d’une série d’articles afin de favoriser la compréhension des risques et des possibilités liés au climat et le débat en la matière. Bien que ces articles n’énoncent pas de normes de pratique actuarielle, ils renferment des informations utiles aux actuaires qui souhaitent acquérir rapidement une compréhension de base des scénarios climatiques.

L’article « Introduction to Climate-Related Scenarios » décompose le sujet de l’une des façons les plus claires et les plus complètes qui soient. Il définit les scénarios climatiques comme étant constitués de quatre composantes intégrées : le contexte socioéconomique, le paysage des politiques climatiques, l’évolution technologique et les trajectoires d’émissions. L’article souligne que l’interaction entre ces composantes doit obéir à une logique rigoureuse et pourrait créer des effets d’entraînement et des points de bascule complexes. On y explique qu’une fois que les facteurs socioéconomiques, réglementaires, technologiques et énergétiques d’un scénario ont été définis, ils sont ensuite traduits en impacts sur les variables macroéconomiques, financières et d’assurance qui peuvent être utilisées dans la modélisation actuarielle. En pratique, les actuaires canadiens utilisent couramment des « scénarios climatiques » pour décrire un large éventail d’activités plus ou moins complexes, comme les variables d’assurance utilisées dans les simulations de crise et qui sont les plus susceptibles d’être touchées par les changements climatiques, sans qu’il y ait de lien évident avec les facteurs socioéconomiques, réglementaires, technologiques et énergétiques. Peu d’entre eux – voire aucun – ont étudié les types de scénarios entièrement intégrés dont il est question dans cet article de l’AAI et encore moins ont évalué l’incidence des points de bascule climatique complexes sur la situation financière future de leurs clients.

2. « Utiliser l’analyse de scénarios pour évaluer les risques liés à la transition climatique » par la Banque du Canada et le BSIF

Paru en 2022, ce rapport a été produit par la Banque du Canada et le BSIF à la suite de leur projet pilote d’analyse de scénarios climatiques. Ce projet a servi de fondement aux scénarios qui sous-tendent la publication récente de l’ENASC par le BSIF et il a été réalisé en collaboration avec six institutions financières canadiennes, soit deux banques, deux sociétés d’assurance vie et deux sociétés d’assurances IARD.

Le rapport traite de l’utilisation de l’analyse de scénarios climatiques pour évaluer les risques liés à la transition (soit ceux qui découlent de la transition vers une économie sobre en carbone), qui revêtent une importance particulièrement grande pour les sociétés d’assurance et de réassurance de personnes et les caisses de retraite, en raison de l’importance des actifs détenus par ces entités pour adosser leurs passifs à long terme.

Le rapport expose trois scénarios de transition climatique mondiale plausibles et intentionnellement défavorables qui sont en accord avec les engagements visant à limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 °C, ainsi qu’un scénario de référence en accord avec les politiques climatiques mondiales qui étaient en place à la fin de 2019 :

  • Scénario de référence (selon les politiques de 2019)
  • Intervention immédiate (sous 2 °C)
  • Intervention différée (sous 2 °C)
  • Carboneutralité en 2050 (1,5 °C)

Les scénarios décrivent des trajectoires en fonction de politiques climatiques plus ou moins ambitieuses adoptées à différentes dates et selon divers rythmes d’évolution technologique, et tiennent compte des incidences financières sectorielles sur l’économie. Ils sont compatibles avec les scénarios élaborés par le Réseau pour le verdissement du système financier (plus connu sous le nom de « Network for Greening the Financial System » ou NGFS), source commune de scénarios climatiques dans le monde entier. Ils ont été élaborés à l’aide de modèles d’équilibre général[1], qui sont couramment utilisés de nos jours pour modéliser les risques climatiques, en dépit de certaines limites.

Les scénarios de transition tiennent compte de la possibilité qu’il faille adopter une autre politique climatique en plus des politiques de base actuelles, si l’on veut atteindre les objectifs d’émissions de chaque scénario au moyen d’un « prix fictif du carbone ». Le mécanisme par lequel ce prix du carbone contribue à l’obtention des objectifs consiste à rendre plus chers les produits de base énergétiques à fortes émissions, et ce prix plus élevé s’apparente à un choc négatif de demande qui fait baisser le prix que reçoivent les producteurs. Ensuite, les résultats des scénarios sont mis en relation avec les trajectoires des facteurs de risque au niveau sectoriel, tels que les coûts directs des émissions, les coûts indirects, les dépenses d’investissement et les revenus. On suppose également que ces données varient d’une région à l’autre (entre le Canada et les États-Unis, par exemple). Selon chaque scénario, le lien entre le modèle énergie-économie et les modèles macroéconomiques de la Banque du Canada produit des effets macroéconomiques sur des variables comme le PIB et l’inflation.

Les scénarios sont décrits en détail dans le document d’analyse du personnel de la Banque du Canada (disponible en anglais seulement) qui accompagne le rapport, et des Données sur les scénarios de transition climatique étudiés pour cet exercice sont disponibles.

Pour la réalisation du projet pilote, les institutions financières ont utilisé une combinaison d’approches descendante et ascendante pour évaluer l’ampleur des risques de crédit et une approche descendante pour évaluer les risques de marché liés à leurs portefeuilles d’actifs, au moyen de cet ensemble de scénarios de transition climatique. Les sociétés d’assurances ont analysé le risque de crédit de leurs portefeuilles d’obligations et de prêts aux entreprises et le risque de marché de leur portefeuille d’actions. L’analyse a utilisé l’hypothèse simplificatrice d’un bilan statique en raison de la complexité accrue d’une approche plus sophistiquée telle que l’utilisation d’un bilan dynamique.

Voici ce qu’il faut retenir du rapport :

  • L’analyse de scénarios se prête bien à l’évaluation des risques liés à la transition climatique en raison de l’horizon à long terme de ces risques et du fait qu’ils dépendent de l’évolution très incertaine des politiques, des technologies et des facteurs socioéconomiques.
  • L’analyse de scénarios ne sert pas à faire des prévisions, mais sert plutôt à évaluer l’univers des possibles.
  • Les risques de transition pèsent lourd sur l’économie du Canada en raison de ses produits de base à fortes émissions de carbone et de ses besoins particuliers en matière de chauffage et de transport. Plus précisément, les effets macroéconomiques de la transition devraient être plus coûteux pour les pays exportateurs de matières premières comme le Canada.
  • Le report de l’action politique climatique, comme dans le scénario « Intervention différée (sous 2 °C) », augmente les répercussions économiques globales et les risques pour la stabilité financière.

Nous faisons remarquer que le rapport aborde d’autres sujets de façon très détaillée, comme la méthode utilisée pour évaluer les risques de crédit et de marché dans chaque scénario du projet pilote, en plus de donner un aperçu des pratiques de gouvernance et de gestion du risque des institutions participantes. Nous invitons les lecteurs intéressés à connaître ces détails à consulter le rapport.

3. « Climate scenario analysis for pension schemes » (en anglais) par l’Institute and Faculty of Actuaries (IFoA)

Bien que les entités financières visées dans cet article soient les régimes de retraite, les actuaires qui entreprennent l’ENASC trouveront utile de mieux comprendre les divers facteurs de risque qui sous-tendent le rendement des actifs. L’analyse porte sur l’évolution de la situation financière d’un régime de retraite fictif selon trois trajectoires climatiques différentes. Le cadre d’analyse de scénarios climatiques utilisé dans cet article s’établit comme suit :

  1. Définir les récits des trajectoires climatiques.
  2. Expliquer clairement l’incidence des récits sur un ensemble de variables financières et économiques.
  3. Évaluer comment la situation financière de l’entité change en fonction de ces variables.

Les trajectoires climatiques de l’étude (transition ordonnée selon l’Accord de Paris, transition désordonnée selon l’Accord de Paris, transition manquée) sont définies par rapport à un scénario de base qui ne tient pas compte des risques climatiques. Ce cadre diffère légèrement de celui adopté par le BSIF pour son ENASC, pour lequel le scénario de base tient compte des politiques climatiques mondiales actuellement en place.

Comme la plupart des autres exercices d’analyse de scénarios climatiques actuellement en usage, une grande importance est accordée aux actifs. L’article passe en revue les scénarios économiques élaborés par Ortec Finance et qui traduisent les récits climatiques en variables économiques et financières. Les rendements des catégories d’actifs et les taux d’intérêt sont projetés, ce qui permet de déterminer la situation financière du régime sur la période de projection. La nature stochastique de l’exercice permet de saisir dans les résultats l’effet de la volatilité du marché (p. ex., dans le scénario de transition désordonnée selon l’Accord de Paris).

L’un des messages clés de cette étude de l’IFoA est que le régime de retraite examiné est susceptible d’être dans une situation financière plus précaire selon les trois scénarios sensibles au climat que selon le scénario de base qui ne tient pas compte des risques climatiques. Cette conclusion devrait motiver les parties prenantes à se concerter au sujet des stratégies d’investissement, de la résilience du promoteur du régime aux changements climatiques et des stratégies de provisionnement. Cet article est très utile du fait qu’il présente en toute transparence l’évolution de l’analyse de scénarios climatiques. Bien que l’article ait été publié en 2020, nous croyons que bon nombre des difficultés de modélisation relevées (difficulté à modéliser les points de bascule, volatilité du marché en réaction aux changements climatiques, horizon lointain…) conservent leur pertinence aujourd’hui.

Réflexions finales

Jusqu’à présent, les exercices relatifs au climat, comme l’ENASC du BSIF ou les rapports du Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques, ont porté sur l’exposition et la divulgation liées au risque plutôt que sur la l’évaluation des risques. Si l’on réfléchit bien aux trois articles susmentionnés, à la pratique actuarielle actuelle et à la nouvelle réglementation, il semble clair que la modélisation de scénarios climatiques va évoluer au cours des prochaines années. Pour faciliter cette évolution en tant que profession, nous devons prendre les mesures suivantes :

  • Trouver un cadre commun pour que nous puissions discuter efficacement des scénarios climatiques entre nous et avec nos clients, y compris les limites des données, les limites des modèles, l’importance relative des résultats et l’horizon de projection.
  • Soutenir l’élaboration, l’amélioration et l’offre de données climatiques.
  • Collaborer avec d’autres professionnels et professionnelles pour élaborer des scénarios adaptés à la situation de leurs clients.
  • Agir maintenant – les institutions financières canadiennes commencent à se doter des moyens d’évaluer les risques liés à la transition climatique. Des projets ont été réalisés en collaboration avec de grandes institutions, tels que le projet pilote d’analyse de scénarios climatiques dirigés conjointement par la Banque du Canada et le BSIF; les petites institutions sont probablement encore moins avancées qu’elles dans ce cheminement et auront sans doute beaucoup à apprendre en peu de temps lorsqu’elles effectueront l’ENASC pour la première fois.

En tant que penseurs critiques par nature qui comprennent bien les limites des modèles, les actuaires ont un rôle à jouer non seulement pour ce qui est de participer à l’évolution des exercices liés au climat, mais aussi lorsqu’il s’agira de transformer les résultats de ces exercices en mesures concrètes. Dans les commentaires ci-dessous, dites-nous comment nous pourrions nous orienter face à la frontière climatique.

Cet article présente l’opinion de ses auteurs et ne constitue pas un énoncé officiel de l’ICA.


[1] Plus précisément, pour élaborer les scénarios, on a associé un modèle calculable d’équilibre général, axé sur l’énergie et l’économie, à deux modèles macroéconomiques d’équilibre général dynamiques et stochastiques de la Banque du Canada, tandis que pour le volet sectoriel des scénarios, on a travaillé en étroite collaboration avec le Massachusetts Institute of Technology et utilisé son modèle d’analyse des émissions, des prévisions et des politiques.

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