Les actuaires et le cinéma

Par Chris Fievoli, FICA, actuaire membre du personnel de l’ICA

Commençons ce billet sur le 7e art avec des nouvelles de la ville du cinéma par excellence : Hollywood. Liam Neeson y est de retour dans un film de suspense et d’action, sa marque de commerce, situé et filmé dans le nord du Manitoba. Mais Piège de glace retient surtout notre attention parce que l’un de ses personnages principaux est un actuaire. Qu’est-ce qu’un actuaire fait exactement dans une mine de diamant dans le Nord canadien? Ça reste à voir, mais je suis certain qu’on ne tardera pas à le découvrir.

Cela retient notre attention parce que c’est plutôt rare de voir un personnage d’actuaire dans la culture populaire. Comme beaucoup d’autres pans de la société, notre profession est encore plutôt méconnue de l’industrie du divertissement. Pour autant que je sache, la première apparition d’un actuaire dans un film remonte à 1948, dans le film Faisons les fous, mettant en vedette Donald O’Connor, mieux connu pour son apparition aux côtés de Francis the Talking Mule. O’Connor y tenait le rôle d’un actuaire qui manque de ruiner une société d’assurance lorsqu’il inscrit mal la virgule dans un montant, ce qui le pousse à s’enfuir et à se joindre à un cirque… mais ce scénario est peut-être trop près de la réalité pour certains d’entre nous.

Depuis, les films et les émissions de télévision ont mis en scène des actuaires soit comme faire-valoir ou comme exemple de profession nébuleuse, voire les deux. Je me souviens encore d’un épisode de la série Tribunal de nuit où l’un des personnages secondaires est un actuaire. Dans une scène que les scénaristes devaient trouver hilarante, on demande à l’actuaire d’aller compter les trous dans les carreaux du plafond, après quoi il revient avec le nombre exact. C’est évidemment ridicule : un actuaire est nettement plus susceptible de produire une gamme d’estimations raisonnables.

Au moins, dans Tribunal de nuit, on était assez respectueux pour nommer la profession d’actuaire. D’autres films, plus particulièrement Fight Club et Voici Polly, font clairement référence des évaluations de risques qui seraient normalement faites par des actuaires, mais sans jamais les nommer. Par contre, quand on y pense, c’est peut-être encore mieux que les films comme Zootopia qui mentionnent les actuaires sans avoir la moindre idée de ce que l’on fait. Dans ce film, l’un des personnages déclare vouloir devenir actuaire lorsqu’il sera grand parce qu’il rêve de « remplir des exonérations d’impôts ». Quelle horreur.

La seule exception serait Monsieur Schmidt d’Alexander Payne en 2002. L’interprétation de l’actuaire Warren Schmidt par Jack Nicholson a valu à ce dernier une nomination pour l’Oscar du meilleur acteur. Dans ce film, Warren, un nouveau retraité qui devient subitement veuf, en vient malheureusement à croire que plus personne n’a besoin de lui. Il y a une scène particulièrement embarrassante où Warren rencontre son remplaçant chez Woodmen of the World (oui, c’est une vraie société d’assurance) pour lui offrir son aide et on lui indique poliment, mais froidement, qu’on n’a plus besoin de son expertise. Et c’est là qu’il aperçoit tous ses documents et ses dossiers, le symbole de toute sa carrière, empilés dans une poubelle.

Ce qui est vraiment bien dans le cas de Monsieur Schmidt, c’est que le film parle de la profession d’actuaire comme de toute profession normale qu’on peut faire, et non pas comme d’une anormalité ou d’une chose étrange.

La mise en garde dans Monsieur Schmidt est claire. Warren a fait son travail assidûment, de 9 h à 17 h, pendant toute sa carrière et, manifestement, n’a pas vraiment fait autre chose. Comme sa vie se résumait entièrement à son travail et à son mariage, il n’avait rien ni personne vers qui se tourner lorsque les deux ont pris fin. Dans le cas de notre profession, cela nous rappelle de cultiver des aptitudes et des intérêts en dehors du domaine de l’actuariat.

Ce qui est vraiment bien dans le cas de Monsieur Schmidt, c’est que le film parle de la profession d’actuaire comme de toute profession normale qu’on peut faire, et non pas comme d’une anormalité ou d’une chose étrange. L’humour et la tragédie ne découlent pas du fait que Warren était un actuaire, mais plutôt du fait qu’il se retrouve dans une situation difficile. Sans le savoir, Alexander Payne a en fait rendu un grand service à la profession.

Jack Nicholson dans Monsieur Schmidt. Réalisé par Alexander Payne, New Line Cinema, 2002.
Source : ShotDeck.com

Mais cela fait déjà presque 20 ans. Depuis ce temps-là, nous n’avons plus revu d’actuaire comme personnage principal d’un film et encore bien moins interprété par une légende de la trempe de Jack Nicholson. C’était peut-être trop optimiste de s’attendre à davantage. À défaut d’autre chose, cela nous rappelle que nous avons encore beaucoup à faire pour que notre profession soit mieux connue, que ce soit dans la société en général ou à Hollywood en particulier.

Je ne sais pas quand j’aurai le temps de regarder Piège de glace et je ne sais vraiment pas si être le numéro 2 ou l’adversaire de Liam Neeson est l’image que les actuaires souhaitent projeter. Au moins, on peut se consoler avec cette fameuse citation d’Oscar Wilde : « S’il est au monde quelque chose de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. »

4 comments

  • Bonjour Chris,
    Le 1er film où j’ai entendu parler d’actuaires est le film “Class Action” (en français, “Confrontation à la barre” sorti en 1991 avec Gene Hackman et Mary Elizabeth Mastrantonio. Il traite d’un recours collectif contre un maufacturier de véhicule défectueux, où le père et la fille s’affrontent en avocats du plaignant et de la defense du manaufacturier automobile. Cette cause a fait appel à un (ou des actuaires) comme témoin-expert (du moins de mémoire) On peut lire dans le dernier paragraphe du synopsis :

    “The auto manufacturer in the film also utilizes a “bean-counting” approach to risk management, whereby the projections of actuaries for probable deaths and injured car-owners is weighed against the cost of re-tooling and re-manufacturing the car without the defect (exploding gas tanks) with the resulting decision to keep the car as-is to positively benefit short term profitability. ”

    Bref, c’est un très bon film, que je te suggère de visionner !

    • Je ne sais pas si je suis d’accord avec leur qualification de « simple analyse actuarielle », mais il est néanmoins bon de voir le terme mentionné.

  • Sur le site Wikipedia on trouve une liste avec le titre “List of fictional actuaries” où «About Schmidt» apparait en premier en ordre alphabétique. Je suis tombé sur cette liste en mettant dans Google les mots «actuary» et «Sweet Charity» qui est le titre d’un autre filme avec un actuaire comme presonnage principal.

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